[05] Cinquième Fiche
12 juin 2008 01:16 | Neutre | 0 commentaire
Vendredi 9 février 07
Il semblerait que ce soit toujours quand voisin-de-chambre-J-LIL 69904 n’est pas là que je me met à faire mes nouvelles fiches. Déjà la précédente, tel était le cas. Et aujourd’hui, je rentre dans ma chambre d’internat, heureux d’un après-midi sympathique, où l’on m’a offert un superbe poster de System Of A Down sans aucune raison, et à peine la poignée tournée je découvre un petit papier derrière la porte, mon prénom soigneusement écrit dessus. Je ne vous cacherai pas qu’au départ je m’imaginais avec joie le mot d’une fille qui aurait voulu m’écrire pour me déclarer sa flamme, ou simplement signaler qu’elle était passée pour espérer me voir, ou encore m’inviter à passer la soirée avec elle. Puis je m’approche, puis j’ouvre cette feuille bien pliée. Je reconnais l’écriture de Nicolas. Il a du rentrer chez lui. Me voilà désormais seul à l’internat. Oh, j’ai bien d’autres amis, mais vala, Nico c’est mon voisin, mon compagnon de tous les jours, et à l’internat garçon je n’apprécie pleinement que lui. Et les deux amies avec qui nous mangeons toujours le soir sont au cinéma. Et moi, moi je reste seul. Non, je ne sors pas, je suis censé préparer un exposé de Philosophie pour demain - et pour lequel je suis bien dans la merde d’ailleurs -. Je vais donc passer toute la soirée et une bonne partie de la nuit dans ma chambre sans avoir personne à qui parler, avec qui faire une petite pause dans le boulot. Mes pauses ce soir ne seront qu’allers-retours dans l’étroite petite chambre. J’ai perdu toute motivation pour faire mon exposé. Je m’écoute System Of A Down et ça ne me donne même pas la pèche, alors que cela devrait.
Bref, la solitude, l’ennui et la démotivation m’ont fait prendre le portable et le clavier, et rédiger une nouvelle fiche. Ici commence alors la fiche V.5.0. Au bout de cinq fiches, on se demande toujours ce qu’on va bien pouvoir dire qui n’a pas déjà été dis dans les précédentes. C’est dur de parler de soi différemment à chaque fois. Disons que notre humeur ou le moment de notre vie durant lequel nous rédigeons cette infime biographie nous fait percevoir différemment notre passé, nous rend plus ou moins sensible à tel ou tel détail de notre vie. En espérant donc que mon humeur ou le moment de ma vie durant lequel je rédige cette infime biographie sera différent des fois précédentes et vous fera découvrir un nouveau Kaìn.
Je commencerai toutefois comme l’introduction de toutes mes précédentes nouvelles fiches. Pourquoi une V. 5.0 ? Ici ce n’est pas que j’avais envie de changement, envie de rajouter quelque chose. Non, j’ai voulu retirer quelques choses de mon ancienne fiche que, je l’espère, vous ne retrouverez pas ici. Peut-être me sentirai-je obligé d’en parler à un moment ou un autre, et je sais que je le serai. Mais alors je serai plus concis que dans mes dernières fiches. Oui, je veux donc retirer les éléments de mon ancienne fiche. J’y ôte en réalité ce qui constituait le squelette de ma précédente fiche, la principale matière à discussion. Car pour des raisons bien trop longues, et que je ne vous expliquerai pas ici, pour des raisons de pudeur, la raison de mes précédents écrits m’a supprimé de sa vie. Bien entendu, pour toi, lecteur, un tel acte peut paraître abrupte. Il me l’a parut aussi. Mais il y a un contexte, il y a des raisons, que je comprend un peu. Mais le fait est que je n’existe plus pour elle. Lettres, MSN, portable, etc., je n’y suis plus pour elle. J’ai donc décidé de me forcer à en faire de même. Je n’ai gardé que quelques photos et sa lettre, et le reste, adieu. Adieu alors fiche 4.0.
Je m’efforcerai ici de parler de moi le plus intimement possible. Le moindre petit détail, je tâcherai de vous le raconter. Des petites choses, de simples petites choses, mais que j’ai toujours voulu savoir sur les gens. J’ose alors prétendre qu’il y en a d’autres dans mon cas, et dont la curiosité serait satisfaite en apprenant ces infimes détails. Pour les pervers qui s’attendent à des récits d’ébats sexuels ou taille de mon pénis, passez votre chemin, je ne parlais pas de ça. Je parlais plus de psychologie que de sexualité, plus mental que gland. De toute manière il n’y aurait rien de passionnant pour moi à raconter, et pour vous à lire.
J’ai donc un exposé de philo à faire pour demain. Oui, bien sûr, cela fait longtemps que j’ai le sujet, les documents sur lesquels travailler m’ont été fournis avant les vacances de Noël… Mais comme à mon habitude je m’y prend un peu au dernier moment. Ne croyez toutefois pas que je ne m’y mets que ce soir, non. J’ai commencé mardi soir, et j’ai terminé de lire les documents. Maintenant à moi de réfléchir, trouver un plan, organiser mes idées, les rédiger, pour me ridiculiser demain devant toute la classe. Pour tout vous expliquer, je suis en prépa lettres (khâgne Ulm) au lycée Faidherbe de Lille. C’est dur, dur dur dur… Mais ça me plaît assez. Masochisme ? J’aime, dans l’ensemble, ce qu’on étudie. Cela ne me dérange pas de travailler tard. Ce soir je vais sûrement faire du 3h, peut-être 4h si je ne suis pas performant. Peu m’importe. J’ai du thé, des kinders country et des pâtes de fruits. De quoi tenir un siège. Pour l’année prochaine, si j’ai mon équivalence, je pars en troisième année de licence d’anglais à Lille 3.
L’expérience de la solitude est horrible. Je pense que la solitude pure et dure, type Robinson sur île déserte, est moins pire que la solitude en communauté. J’ai eu la joie d’y goûter ce soir à la cantine. Sentiment d’être de trop. Sentiment que tout le monde, ensemble, vous regarde. J’ai beau être seul ce soir, je poursuis les habitudes. Chaque soir avec 69904, après mangé, nous allons faire un petit tour avant de nous remettre au travail. Un tour, un petit tour. Celui du parking du lycée. On sort de l’enceinte du bahut, on tourne à gauche. On remonte la rue et les grilles, on tourne à la prochaine à gauche. Nous rentrons de nouveau dans l’enceinte du bahut. Puis nous revenons sur nos pas, et nous retournant à l’internat. Mais ce soir j’étais seul. J’ai souvent eu ce sentiment, dans la vie, d’être la gêne, celui de trop, celui qui se sied pas avec les autres. Sûrement dû à ma timidité et à mon potentiel paranoïaque. Déjà ma sœur, 21 ans, n’a jamais eu de notes en dessous de la moyenne. Si, deux. Deux fois, elle a des notes en dessous de la moyenne. Moi, moi j’ai l’impression d’être la merde de la famille, celui qui récupère les piteuses que sa sœur n’a pas eue. Ma sœur a intelligence, persévérance, motivation… Mes parents n’en ont pas tellement gardé pour moi. Moi, j’ai raisonnement limité, velléité, flemme. L’exemple même se produit sous vos yeux. Je vous parle plus haut d’un exposé de philo. Ais-je plus avancé ? Je n’y ai pas touché. Entre ce paragraphe ci et le précédent, j’ai dormi, j’ai écouté de la musique, je suis allé manger, j’ai fais mon petit tour de parking. Puis je suis remonté, et me voici à nouveau devant le clavier.
J’ai l’impression, ces deux dernières années, de m’être ramolli. Quand je relis mes premières fiches, je ne me reconnais plus. Peut-être jouais-je un rôle, allez savoir. Mais cette année je ne suis plus motivé par rien. Il m’arrive parfois d’avoir des sursauts de volonté, de « vas-y chiche allez on y va je le fais ! », qui retombent bien rapidement. Pour ne pas les perdre, avant-hier soir avec Nico on les a noté. Partir une journée à la plage cet été avec des potes et nos voitures, comme des grands. Partir une semaine on ne sait trop où avec des potes, louer une baraque ou camper, avec nos voitures, comme des grands. Faire un festival, partir trois jours, camper et se saturer les tympans, avec nos voitures, comme des grands. Mais avant cela faut que j’ai le permis. Mais cette liste de motivations me motive à avoir le permis. Je m’étais promis, alors que je mangeais, de prendre ma douche et me laver les cheveux dès que je rentrais. L’ais-je fait ? Vous en avez la preuve. Au lieu de cheveux mouillés et odeur de gel douche vous n’avez que des mots. Philo sur ma droite. Mes deux bambous enlacés sur la gauche, que j’ai appelé « les amants », mon ordinateur devant moi et sous mes doigts, qui n’ont d’autres noms que « pouce, index, majeur, annulaire et petit doigt » (oui, je lui nie toute identité d’auriculaire).
Bon, j’écris, j’écris, mais je m’écarte. Je parle pour ne rien dire. Mais qu’avoir à raconter quand on juge sa vie peu passionnante ? Je suis né, j’ai traversé 19 âges. Chaque année, je changeais de classe, je changeais de « maître » ou de « maîtresse » (quand on est petit on ne se rend pas compte du poids du mot. On se place soi-même en position d’infériorité et de soumission). Un certain chanteur disait « j’ai deux amours ». Je ne connais pas son nom, je ne connais pas le reste des paroles. Mais quant à moi je peux dire que j’ai eu deux amours. Je n’y avais pas prêté attention jusqu’à alors, mais ces derniers mois j’en suis venu à cette conclusion.
D’abord, à la maternelle, il y avait eu Marie-Cassandre. Cela remonte à loin, et je n’ai plus souvenir de son visage. Je me rappelle juste qu’elle était blonde. Jusqu’alors je me disais que ce n’était qu’une amourette de maternelle, le genre de sentiment pour lequel on dit « je t’aime » et on embrasse sur la bouche sans savoir ce que cela représente, mais on le fait parce que papa et maman le font. Mais plus j’y repense plus je me dis que pour cette fille, il y avait sûrement quelque chose. Je me rappelle d’un jour, la récréation prenait fin. Nous devions nous ranger en rang deux par deux. J’étais dans ma file, elle dans la sienne, car nous n’étions pas dans la même classe. Je ne sais pas pourquoi, j’ai quitté mon rang, couru jusqu’à elle, je me suis mis à genoux, lui ai pris la main et l’ai baisé, puis j’ai de nouveau couru rejoindre mon rang. Cela m’effraie presque de ne pas savoir pourquoi je l’ai fais. Je ne suis même pas sûr qu’à cet âge là j’ai pensé à un but dans mon acte. Une pulsion, une envie, sûrement.
Je n’ai retrouvé ce genre de réaction qu’avec mon deuxième amour, quinze à seize ans après, dont je me suis promis de ne pas parler. Elle était blonde elle aussi. Après une année dans sa classe, et quelque histoire compliquée que je ne conterai pas, elle due repartir chez elle, sur Paris, pour les vacances d’été. Et je savais ne plus la revoir ensuite, car elle partait pour Sciences Po. Je l’accompagne avec des amis jusqu’au train, nous l’aidons à porter ses valises. Nous ne parlons presque pas, en attendant l’entrée en gare du train. Le train arrive, elle doit partir. De courts adieux, de trop courts adieux. Quelques baisers arrachés, et la voilà partie. Nous ne pouvons l’accompagner jusqu’à sa voiture, le quai est bloqué à ceux qui ne prennent pas le train. Je tourne en rond, les larmes aux yeux, comme un lion en cage, de la voir s’éloigner sans pouvoir la rejoindre. J’examine la situation, je prétexte un petit tour pour m’éloigner de mes amis, puis, une fois hors de leur champ visuel, je me met à courir, avec l’intention d’aller de l’autre côté du quai, contourner le train et traverser les rails pour aller la rejoindre. Un escalator immobile qui mène à une passerelle fait changer mes plans pour une solution moins dangereuse. Je saute la barrière qui en bouche l’entrée, grimpe les marches quatre à quatre. Je bondis sur le premier escalator qui mène à son quai que je trouve. Je le dévale, même s’il fonctionne en sens inverse de moi. Il tente de ralentir ma descente en voulant me faire monter. Un homme en noir m’attend en bas et m’empêche d’aller plus loin. Je la vois, au loin, grimper dans la voiture. J’espère qu’elle me voit, mais elle ne me regarde pas. J’implore l’homme, je le supplie, je n’ai pas le droit d’aller la rejoindre une dernière fois.
Je ne me connais pas d’autres impulsions de la sorte, totalité irréfléchie, dans ce domaine-ci. Alors je me dis que oui, peut-être, j’ai bien dû avoir deux amours. J’eus des amourettes entre deux, avec l’illusion de l’amour, mais le sentiment s’estompait bien vite.
Il semblerait que ce soit toujours quand voisin-de-chambre-J-LIL 69904 n’est pas là que je me met à faire mes nouvelles fiches. Déjà la précédente, tel était le cas. Et aujourd’hui, je rentre dans ma chambre d’internat, heureux d’un après-midi sympathique, où l’on m’a offert un superbe poster de System Of A Down sans aucune raison, et à peine la poignée tournée je découvre un petit papier derrière la porte, mon prénom soigneusement écrit dessus. Je ne vous cacherai pas qu’au départ je m’imaginais avec joie le mot d’une fille qui aurait voulu m’écrire pour me déclarer sa flamme, ou simplement signaler qu’elle était passée pour espérer me voir, ou encore m’inviter à passer la soirée avec elle. Puis je m’approche, puis j’ouvre cette feuille bien pliée. Je reconnais l’écriture de Nicolas. Il a du rentrer chez lui. Me voilà désormais seul à l’internat. Oh, j’ai bien d’autres amis, mais vala, Nico c’est mon voisin, mon compagnon de tous les jours, et à l’internat garçon je n’apprécie pleinement que lui. Et les deux amies avec qui nous mangeons toujours le soir sont au cinéma. Et moi, moi je reste seul. Non, je ne sors pas, je suis censé préparer un exposé de Philosophie pour demain - et pour lequel je suis bien dans la merde d’ailleurs -. Je vais donc passer toute la soirée et une bonne partie de la nuit dans ma chambre sans avoir personne à qui parler, avec qui faire une petite pause dans le boulot. Mes pauses ce soir ne seront qu’allers-retours dans l’étroite petite chambre. J’ai perdu toute motivation pour faire mon exposé. Je m’écoute System Of A Down et ça ne me donne même pas la pèche, alors que cela devrait.
Bref, la solitude, l’ennui et la démotivation m’ont fait prendre le portable et le clavier, et rédiger une nouvelle fiche. Ici commence alors la fiche V.5.0. Au bout de cinq fiches, on se demande toujours ce qu’on va bien pouvoir dire qui n’a pas déjà été dis dans les précédentes. C’est dur de parler de soi différemment à chaque fois. Disons que notre humeur ou le moment de notre vie durant lequel nous rédigeons cette infime biographie nous fait percevoir différemment notre passé, nous rend plus ou moins sensible à tel ou tel détail de notre vie. En espérant donc que mon humeur ou le moment de ma vie durant lequel je rédige cette infime biographie sera différent des fois précédentes et vous fera découvrir un nouveau Kaìn.
Je commencerai toutefois comme l’introduction de toutes mes précédentes nouvelles fiches. Pourquoi une V. 5.0 ? Ici ce n’est pas que j’avais envie de changement, envie de rajouter quelque chose. Non, j’ai voulu retirer quelques choses de mon ancienne fiche que, je l’espère, vous ne retrouverez pas ici. Peut-être me sentirai-je obligé d’en parler à un moment ou un autre, et je sais que je le serai. Mais alors je serai plus concis que dans mes dernières fiches. Oui, je veux donc retirer les éléments de mon ancienne fiche. J’y ôte en réalité ce qui constituait le squelette de ma précédente fiche, la principale matière à discussion. Car pour des raisons bien trop longues, et que je ne vous expliquerai pas ici, pour des raisons de pudeur, la raison de mes précédents écrits m’a supprimé de sa vie. Bien entendu, pour toi, lecteur, un tel acte peut paraître abrupte. Il me l’a parut aussi. Mais il y a un contexte, il y a des raisons, que je comprend un peu. Mais le fait est que je n’existe plus pour elle. Lettres, MSN, portable, etc., je n’y suis plus pour elle. J’ai donc décidé de me forcer à en faire de même. Je n’ai gardé que quelques photos et sa lettre, et le reste, adieu. Adieu alors fiche 4.0.
Je m’efforcerai ici de parler de moi le plus intimement possible. Le moindre petit détail, je tâcherai de vous le raconter. Des petites choses, de simples petites choses, mais que j’ai toujours voulu savoir sur les gens. J’ose alors prétendre qu’il y en a d’autres dans mon cas, et dont la curiosité serait satisfaite en apprenant ces infimes détails. Pour les pervers qui s’attendent à des récits d’ébats sexuels ou taille de mon pénis, passez votre chemin, je ne parlais pas de ça. Je parlais plus de psychologie que de sexualité, plus mental que gland. De toute manière il n’y aurait rien de passionnant pour moi à raconter, et pour vous à lire.
J’ai donc un exposé de philo à faire pour demain. Oui, bien sûr, cela fait longtemps que j’ai le sujet, les documents sur lesquels travailler m’ont été fournis avant les vacances de Noël… Mais comme à mon habitude je m’y prend un peu au dernier moment. Ne croyez toutefois pas que je ne m’y mets que ce soir, non. J’ai commencé mardi soir, et j’ai terminé de lire les documents. Maintenant à moi de réfléchir, trouver un plan, organiser mes idées, les rédiger, pour me ridiculiser demain devant toute la classe. Pour tout vous expliquer, je suis en prépa lettres (khâgne Ulm) au lycée Faidherbe de Lille. C’est dur, dur dur dur… Mais ça me plaît assez. Masochisme ? J’aime, dans l’ensemble, ce qu’on étudie. Cela ne me dérange pas de travailler tard. Ce soir je vais sûrement faire du 3h, peut-être 4h si je ne suis pas performant. Peu m’importe. J’ai du thé, des kinders country et des pâtes de fruits. De quoi tenir un siège. Pour l’année prochaine, si j’ai mon équivalence, je pars en troisième année de licence d’anglais à Lille 3.
L’expérience de la solitude est horrible. Je pense que la solitude pure et dure, type Robinson sur île déserte, est moins pire que la solitude en communauté. J’ai eu la joie d’y goûter ce soir à la cantine. Sentiment d’être de trop. Sentiment que tout le monde, ensemble, vous regarde. J’ai beau être seul ce soir, je poursuis les habitudes. Chaque soir avec 69904, après mangé, nous allons faire un petit tour avant de nous remettre au travail. Un tour, un petit tour. Celui du parking du lycée. On sort de l’enceinte du bahut, on tourne à gauche. On remonte la rue et les grilles, on tourne à la prochaine à gauche. Nous rentrons de nouveau dans l’enceinte du bahut. Puis nous revenons sur nos pas, et nous retournant à l’internat. Mais ce soir j’étais seul. J’ai souvent eu ce sentiment, dans la vie, d’être la gêne, celui de trop, celui qui se sied pas avec les autres. Sûrement dû à ma timidité et à mon potentiel paranoïaque. Déjà ma sœur, 21 ans, n’a jamais eu de notes en dessous de la moyenne. Si, deux. Deux fois, elle a des notes en dessous de la moyenne. Moi, moi j’ai l’impression d’être la merde de la famille, celui qui récupère les piteuses que sa sœur n’a pas eue. Ma sœur a intelligence, persévérance, motivation… Mes parents n’en ont pas tellement gardé pour moi. Moi, j’ai raisonnement limité, velléité, flemme. L’exemple même se produit sous vos yeux. Je vous parle plus haut d’un exposé de philo. Ais-je plus avancé ? Je n’y ai pas touché. Entre ce paragraphe ci et le précédent, j’ai dormi, j’ai écouté de la musique, je suis allé manger, j’ai fais mon petit tour de parking. Puis je suis remonté, et me voici à nouveau devant le clavier.
J’ai l’impression, ces deux dernières années, de m’être ramolli. Quand je relis mes premières fiches, je ne me reconnais plus. Peut-être jouais-je un rôle, allez savoir. Mais cette année je ne suis plus motivé par rien. Il m’arrive parfois d’avoir des sursauts de volonté, de « vas-y chiche allez on y va je le fais ! », qui retombent bien rapidement. Pour ne pas les perdre, avant-hier soir avec Nico on les a noté. Partir une journée à la plage cet été avec des potes et nos voitures, comme des grands. Partir une semaine on ne sait trop où avec des potes, louer une baraque ou camper, avec nos voitures, comme des grands. Faire un festival, partir trois jours, camper et se saturer les tympans, avec nos voitures, comme des grands. Mais avant cela faut que j’ai le permis. Mais cette liste de motivations me motive à avoir le permis. Je m’étais promis, alors que je mangeais, de prendre ma douche et me laver les cheveux dès que je rentrais. L’ais-je fait ? Vous en avez la preuve. Au lieu de cheveux mouillés et odeur de gel douche vous n’avez que des mots. Philo sur ma droite. Mes deux bambous enlacés sur la gauche, que j’ai appelé « les amants », mon ordinateur devant moi et sous mes doigts, qui n’ont d’autres noms que « pouce, index, majeur, annulaire et petit doigt » (oui, je lui nie toute identité d’auriculaire).
Bon, j’écris, j’écris, mais je m’écarte. Je parle pour ne rien dire. Mais qu’avoir à raconter quand on juge sa vie peu passionnante ? Je suis né, j’ai traversé 19 âges. Chaque année, je changeais de classe, je changeais de « maître » ou de « maîtresse » (quand on est petit on ne se rend pas compte du poids du mot. On se place soi-même en position d’infériorité et de soumission). Un certain chanteur disait « j’ai deux amours ». Je ne connais pas son nom, je ne connais pas le reste des paroles. Mais quant à moi je peux dire que j’ai eu deux amours. Je n’y avais pas prêté attention jusqu’à alors, mais ces derniers mois j’en suis venu à cette conclusion.
D’abord, à la maternelle, il y avait eu Marie-Cassandre. Cela remonte à loin, et je n’ai plus souvenir de son visage. Je me rappelle juste qu’elle était blonde. Jusqu’alors je me disais que ce n’était qu’une amourette de maternelle, le genre de sentiment pour lequel on dit « je t’aime » et on embrasse sur la bouche sans savoir ce que cela représente, mais on le fait parce que papa et maman le font. Mais plus j’y repense plus je me dis que pour cette fille, il y avait sûrement quelque chose. Je me rappelle d’un jour, la récréation prenait fin. Nous devions nous ranger en rang deux par deux. J’étais dans ma file, elle dans la sienne, car nous n’étions pas dans la même classe. Je ne sais pas pourquoi, j’ai quitté mon rang, couru jusqu’à elle, je me suis mis à genoux, lui ai pris la main et l’ai baisé, puis j’ai de nouveau couru rejoindre mon rang. Cela m’effraie presque de ne pas savoir pourquoi je l’ai fais. Je ne suis même pas sûr qu’à cet âge là j’ai pensé à un but dans mon acte. Une pulsion, une envie, sûrement.
Je n’ai retrouvé ce genre de réaction qu’avec mon deuxième amour, quinze à seize ans après, dont je me suis promis de ne pas parler. Elle était blonde elle aussi. Après une année dans sa classe, et quelque histoire compliquée que je ne conterai pas, elle due repartir chez elle, sur Paris, pour les vacances d’été. Et je savais ne plus la revoir ensuite, car elle partait pour Sciences Po. Je l’accompagne avec des amis jusqu’au train, nous l’aidons à porter ses valises. Nous ne parlons presque pas, en attendant l’entrée en gare du train. Le train arrive, elle doit partir. De courts adieux, de trop courts adieux. Quelques baisers arrachés, et la voilà partie. Nous ne pouvons l’accompagner jusqu’à sa voiture, le quai est bloqué à ceux qui ne prennent pas le train. Je tourne en rond, les larmes aux yeux, comme un lion en cage, de la voir s’éloigner sans pouvoir la rejoindre. J’examine la situation, je prétexte un petit tour pour m’éloigner de mes amis, puis, une fois hors de leur champ visuel, je me met à courir, avec l’intention d’aller de l’autre côté du quai, contourner le train et traverser les rails pour aller la rejoindre. Un escalator immobile qui mène à une passerelle fait changer mes plans pour une solution moins dangereuse. Je saute la barrière qui en bouche l’entrée, grimpe les marches quatre à quatre. Je bondis sur le premier escalator qui mène à son quai que je trouve. Je le dévale, même s’il fonctionne en sens inverse de moi. Il tente de ralentir ma descente en voulant me faire monter. Un homme en noir m’attend en bas et m’empêche d’aller plus loin. Je la vois, au loin, grimper dans la voiture. J’espère qu’elle me voit, mais elle ne me regarde pas. J’implore l’homme, je le supplie, je n’ai pas le droit d’aller la rejoindre une dernière fois.
Je ne me connais pas d’autres impulsions de la sorte, totalité irréfléchie, dans ce domaine-ci. Alors je me dis que oui, peut-être, j’ai bien dû avoir deux amours. J’eus des amourettes entre deux, avec l’illusion de l’amour, mais le sentiment s’estompait bien vite.